Évolution de la place de la peinture nihonga sur le marché de l’art

Conférence Eurasia_Cléa Patin - jeudi 06/04 à 18h

Résumé : Le mouvement pictural nihonga (littéralement « peinture nationale japonaise ») émerge à la fin du 19e siècle à la suite du choc de la rencontre avec l’Occident. Il réactive une forme d’opposition déjà présente dans l’Histoire de l’art du Japon entre une peinture ressentie comme allogène (en provenance de Chine) et une peinture plus autochtone. Si ce courant a cristallisé un véritable questionnement identitaire et s’est taillé au fil des ans une place de choix au sein des institutions qui président à la reconnaissance de la valeur des œuvres (salons, musées), il fait face aujourd’hui, en tant qu’art figuratif « traditionnel », au défi de négocier le grand virage de l’art contemporain. Quelle place occupe-t-il donc sur le marché de l’art ? En quoi peut-il se renouveler en termes de créativité alors qu’il est lui-même devenu le symbole d’un conservatisme non seulement sur le plan esthétique, mais dans ses modes de fonctionnement (relations hiérarchisées maîtres-disciples, codes de comportement entre artistes et galeries, rôle des grands magasins dans les ventes d’œuvres, etc.). Nous verrons que si ses débouchés se situent principalement sur le marché intérieur, ses principes et ses techniques ont aussi inspiré de grands artistes très internationalisés.

Cléa Patin est Maître de Conférences dans le Département des Études japonaises à l’Université Jean Moulin Lyon 3, membre de l’Institut d’Asie Orientale et auteur de l’ouvrage La Fabrique de l’art au Japon : portrait sociologique d’un marché de l’art (CNRS éditions, 2016). Co-directrice de Japon pluriel 12 : autour de l’image, arts graphiques et culture visuelle au Japon (Picquier, 2018) et de Regards croisés : collections et collectionneurs en Asie orientale (2019), elle s’intéresse depuis sa thèse, soutenue à l’EHESS (prix Shibusawa Claudel 2013), au marché de l’art dans une perspective sociologique. Depuis trois ans, ses recherches portent aussi sur les industries musicales et la facture instrumentale au Japon, dans le cadre du Groupe de Recherche sur la Musique et les Cultures sonores en Asie.

Contact : weiwei.guo@univ-lyon2.fr

Migrations trans-empires : le cas des karayuki-san, migrants japonais en Indochine française, 1880-1920

Venant se greffer aux circulations maritimes transrégionales de matières premières en expansion au début des années 1880, une relation migratoire contemporaine à la présence coloniale française se met en place entre l’Indochine et le Japon. Ainsi, parmi les flux humains reliant le territoire indochinois à l’espace Asie-Pacifique, celui des Japonais connait un âge d’or entre les années 1880 et 1920. Durant cette période, les ports indochinois sont progressivement intégrés aux routes et réseaux de transit des populations japonaises en Asie du Sud-Est, et deviennent à la fois des lieux de passage mais aussi de fixation de ces populations.

Cette migration, non organisée par les colons français mais par des acteurs japonais, est structurée entre les ports du Kyûshû environnant Nagasaki et les ports Indochinois via Hong Kong. Ce phénomène s’inscrit dans ce que l’historiographie japonaise qualifie de karayuki san, c’est-à-dire le plus important mouvement migratoire outre-mer au Japon entre la fin des années 1850 et la fin du XIXe siècle. La destination de ces flux, premièrement limités aux ports de Hong Kong et Shanghai, s’étend progressivement vers les principaux ports d’Asie du Sud-Est avant de concerner tout l’espace Asie-Pacifique. Si les hommes font partie de ce mouvement, il est essentiellement constitué de femmes, destinées à travailler comme prostituées dans les grandes villes portuaires de la région.

Ainsi, le premier objectif de cette présentation est de voir comment les ports d’Indochine s’insèrent dans un réseau spécifique de circulations maritimes à l’échelle régionale des karayuki san.  Nous présenterons ces réseaux, les différents acteurs qui interviennent dans cette mise en relation des espaces que ce soit les intermédiaires à la migration – en réfléchissant à leur implantation locale et transnationale-, les compagnies maritimes et les acteurs institutionnels de la colonie (législation, contrôle). Les ports indochinois jouent également un rôle d’interface dans la gestion de la population des prostituées japonaises mettant en relation le réseau maritime régional et le réseau redistribuant à l’échelle du territoire colonial ces populations dans les différentes villes et autres lieux de présences européennes de l’Union. 

Ensuite, le second enjeu est de présenter ces migrants japonais comme un élément des villes indochinoises, à la fois comme acteurs de la société coloniale en interaction avec les autres membres de cette société, et comme un élément des représentations culturelles et sociales de celle-ci.

Frédéric Roustan est Maitre de conférences en histoire contemporaine de l’Asie à l’Université Lumière Lyon 2 et chercheur à l’IAO. Ses recherches portent sur les représentations, interactions et connections entre les sociétés modernes et contemporaines du Japon et de l’Asie du Sud-Est au regard des migrations, notamment en considérant la notion de métissage au Japon.

He Youzhi (1922-2016), ou l’âge d’or des bandes dessinées chinoises

Résumé : He Youzhi (1922-2016), artiste autodidacte ayant vécu dans sa jeunesse en Chine républicaine, a pleinement profité de « l’âge d’or » de la bande dessinée chinoise de type lianhuanhua 连环画 dans les années 1950 après la prise du pouvoir par Mao. Réduit au silence pendant la Révolution culturelle, il reprend sa création tel un phénix à la fin des années 1970, dépeint le vieux Shanghai qu’il a connu avant 1949, réalise une bande dessinée autobiographique, etc. Dans les années 1980, il écrit un essai qui nous aide à comprendre son art de l’intérieur : se considérant comme un peintre d’un genre un peu particulier, proche de la littérature, il explique que la bande dessinée est un art qui a beaucoup à voir avec le théâtre et qu’elle est presque toujours (en Chine) l’adaptation d’une œuvre littéraire. Il nous parle de ses difficultés, de ses hésitations, de ses secrets et de ses astuces. Il nous explique les impératifs liés au caractère séquentiel de cet art et les ajouts au texte littéraire (gestes ou ustensiles particuliers, moyens de créer une atmosphère conforme à la psychologie des personnages, etc.) Il nous permet de pénétrer les arcanes de la mentalité chinoise de son époque (par exemple, un ancien bourgeois d’avant 1949 déguisé en paysan pauvre trahira son origine de classe dans ses gestes, etc.). Il souligne ce qui distingue le dessin à la chinoise du dessin occidental (importance du vide, positionnement des figures, etc.). Nous analyserons certaines de ses bandes dessinées en nous appuyant sur les écrits de théoriciens de la bande dessinée sans oublier le contexte socio-historique de leur apparition et de leur réception. Cet art devait, selon la devise officielle, refléter la vie, et donc être réaliste, excluant d’emblée certains sujets très courants au Japon, comme les fantômes, par exemple. Nous essaierons de montrer comment, malgré les contraintes et le poids de la censure (plus ou moins accentué au fil des années), He Youzhi a réussi à créer un art à résonance universelle. Nous montrerons aussi d’autres exemples plus récents de lianhuanhua en nous interrogeant sur les raisons du déclin de ce médium en Chine et sur la possibilité d’une renaissance.

 

Marie Laureillard est maîtresse de conférences de langue et civilisation chinoises à l’université Lumière-Lyon 2 et chercheur à l’Institut d’Asie Orientale de Lyon. Elle mène des recherches sur l’histoire de l’art moderne et l’esthétique de la Chine et de Taïwan, ainsi que sur la poésie de langue chinoise. Elle a traduit des poésies, des essais, des nouvelles et des romans, parmi lesquels Nuit obscure de Li Ang (2004) et La joie de Mo Yan (2015). Elle dirige une collection de poésie taïwanaise aux éditions Circé.

Les traités inégaux japonais – de leur signature à leur renégociation

Sciencescope – l’Association des étudiants et chercheurs francophones au Japon, l’Ambassade de France au Japon (SST et IFJ), l’Institut Français de Recherche sur le Japon (MFJ-IFRJ, UMIFRE 19 MEAE-CNRS) et le Bureau de Tokyo du CNRS Asie du Nord-Est organisent la 26e Journée Francophone de la Recherche (JFR) le vendredi 3 février 2023 à la Maison franco-japonaise (MFJ), Tokyo. Format hybride, l’évènement sera simultanément retransmis sur Zoom.

Depuis 1997, cette rencontre annuelle réunit la communauté de chercheurs et étudiants francophones établis au Japon, toutes disciplines et toutes nationalités confondues. L’objectif de la J·FR est de permettre aux chercheurs, étudiants, doctorants, ingénieurs, institutionnels, représentants d’entreprise ou toutes personnes intéressées de se rencontrer et d’échanger sur leurs activités au Japon.

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Séminaire Transpacific Lecture Series : Pierre-Emmanuel Bachelet

Transpacific Lecture Series

 

The lecture series is an international and interdisciplinary forum for our wider research group and for scholars engaged in the history of trans-Pacific relations or parts of it. We aim to provide a platform for discussions on related topics in their widest interpretation, focusing on cross-cultural and trans-regional interactions, from early modern Chinese, Japanese, Southeast Asian or Spanish American history, maritime archaeology, historical geography, the history of science (e.g. medicine, botany, geography, navigation and rutters, shipbuilding, etc.) to environmental and climate history, diffusion of ideas, cultures, and migration.

Diplomatic Overtures and Cartographic Knowledge: The Circulations of Castaways between Southeast Asia and Japan (17th–19th centuries)

During the Edo period, one of the most common events in Japan’s interactions with the outside world was the arrival of castaways on Japanese shores, particularly from Korea and China. It was also common for Japanese people to be shipwrecked abroad – their return to Japan was the subject of extensive investigations and enquiries, particularly from the late 18th century onwards, when these castaways came into contact with Russia and the Western powers and their return was seen as a threat.

While these aspects have been the subject of an abundant scholarship, this is less the case for the connections between Japan and Southeast Asia, which constitute the core of our research. The study of Japanese castaways in Southeast Asia, and Southeast Asian castaways in Japan, is thus a new way of analysing these connections, while contributing to the rich discussion on the extent of Japan’s openness to the world in the Edo period.

More specifically, this presentation will show that the issue of castaways elicited a variety of responses from the Japanese authorities, ranging from routine and almost indifferent treatment to genuine concern about the potential for unrest caused by returning Japanese. The Southeast Asian authorities, for their part, took advantage of these interactions to try to revive diplomatic relations with Japan. In any case, the movements of castaways produced a deep interest in the geographical knowledge of the outside world in Japan, as evidenced by the production of maps in the aftermath of these incidents.

P-E. Bachelet is Associate Professor of History at the Lyon Institute of East Asian studies, Ecole Normale Superieure de Lyon. His research interests focus on maritime circulations, cross-cultural trade and diplomatic relations in the China seas. His first book, based on his dissertation thesis, was published in March 2022 under the title Bateaux-pigeons et quartiers japonais. Une microhistoire régionale des relations entre le Japon, le Đại Việt et le Champa (fin XVIe-début XVIIIe siècle).

Plus d’information : https://crossroads-research.net/lecture-series-diplomatic-overtures/

 

L’animal dans l’imaginaire de l’Asie : alter ou alter ego ?

Marie LAUREILLARD, maitre de conférences HDR, Institut d’Asie Orientale (Lyon 2), Dystopies félines en Chine républicaine, de la « Cité des chats » de Lao She au « Royaume des chats » de Liao Bingxiong.

Beixian ZHOU, doctorante, Institut d’Asie Orientale (Lyon 2) / ED Arts Humanités et Sciences Sociales (CYU), Du Théâtre du monde aux Empires, l’exploration des images de serpent en mouvement dans les œuvres de Huang Yong Ping.

Ce colloque explorera la polysémie de l’imaginaire de l’animal, tout particulièrement l’animal sauvage, en Asie et ses fonctions : est-il un « alter ego », un animal protecteur, apportant à l’humanité ses pouvoirs propres ou un « alter » radical, qui représente un monde autre que l’humanité ; quels sont les enjeux de ces diverses représentations pour l’humanité comme pour le partage de la planète avec le monde animal.

Programme détaillé avec les résumés à trouver en ligne https://asiesorbonne.hypotheses.org/

 

Un monastère de bénédictines au centre du Viêt Nam (1954-1975) : une mission à la croisée des cultures et des représentations

Un monastère de bénédictines au centre du Viêt Nam (1954-1975) : une mission à la croisée des cultures et des représentations

Alors que sont signés les accords de Genève qui scellent la partition du Viêt Nam au 17e parallèle, cinq sœurs de la communauté des Bénédictines de Sainte Bathilde de Vanves sont envoyées sur les hauts-plateaux montagneux du Centre, à Buôn Ma Thuôt, avec la mission de fonder un monastère. En septembre 1975, les deux dernières sœurs occidentales de cette communauté sont expulsées. Quelle forme a pu prendre ce projet de monastère bénédictin situé sur un des nœuds stratégiques de la Guerre du Viêt Nam ? Quelles étaient leurs relations avec les populations autochtones, les autres congrégations missionnaires ? Quels ont été les multiples défis rencontrés par ces sœurs durant ces années missionnaires ?

Retransmission de la conférence en direct sur YouTube (lien privé envoyé sur demande, en faire la demande par mail à  contact@irfa.paris

Plus d’information 

Le projet de modernisation de l’art dans la Chine des années 1930 à travers les revues Shanghai Sketch, Yifeng et Arts and Life

Entre l’âge des seigneurs de la guerre et la guerre sino-japonaise, la décennie dite « de Nankin » (1928-1937) apparaît comme une trêve, une bouffée d’oxygène dans l’histoire tourmentée de la Chine du XXe siècle. Pendant une dizaine d’années, artistes et écrivains retrouvent une certaine liberté pour créer et rêver à une nouvelle nation. La presse illustrée, stimulée par l’irruption massive de la culture occidentale dans les ports ouverts comme Shanghai, participe du projet de modernisation de l’époque, comme en témoignent Shanghai Sketch (1928-1930), Yifeng (Le vent de l’art, 1933-1936) et Arts and Life (1934-1937). Shanghai Sketch, par exemple, outre des caricatures, présente des dessins très avant-gardistes, une typographie moderniste, des photographies et des reportages artistiques qui donnent un aperçu de la vision de l’art qu’avaient les dessinateurs de la revue, bien informés par la presse et les publications occidentales auxquelles ils avaient accès. Autre cas de figure, Yifeng, publiée par Sun Fuxi, qui a étudié à Lyon dans les années 1920, propose une réflexion approfondie sur la modernité artistique. Enfin, Arts and Life cherche à vulgariser des connaissances artistiques de tous genres en ciblant la classe moyenne alors émergente dans la métropole shanghaienne : on remarquera l’importance accordée aux arts appliqués et l’intérêt porté aux productions occidentales. Ces trois revues illustrées, aux objectifs distincts, seront analysées à la fois comme des moyens de communication et comme des objets culturels multidisciplinaires dans une perspective relevant de l’histoire de l’art, mais également des sciences de la communication (médiologie) et de la sociologie (réception). Nous nous demanderons comment elles ont pu promouvoir, chacune à sa manière et en opérant certains transferts culturels, le projet de modernisation de l’art de la Chine républicaine (1912-1949).

Plus d’informations : https://ceei.hypotheses.org/13866

Construction et institutionnalisation de l’archéologie en Corée du temps de la colonisation japonaise, durant le premier 20e siècle

Dans cette présentation, nous exposerons comment l’archéologie japonaise moderne s’est implantée en Corée à la faveur de la colonisation (1905-1945). Après une période de réformes fragiles du temps du monarque Kojong (destitué en 1907), l’instauration du protectorat sur la Corée (1905-1910) puis son annexion, ont vu la mise en place d’institutions de recherche visant à étudier le passé ancien de la péninsule, notamment les commanderies Han et période des Trois royaumes de Corée. Les institutions archéologiques coloniales, qui comprenaient un réseau muséal, ont aussi publié de nombreux rapports et ouvrages. Sera enfin évoquée la question du legs de cette archéologie après l’indépendance puis la bipartition de la Corée.

Arnaud Nanta : Les objets et enjeux de l’anthropologie japonaise entre 1880 et 1930

La société d’anthropologie de Tōkyō, constituée en octobre 1884 autour de TSUBOI Shōgorō, permit d’abord de donner premier un cadre institutionnel à un débat qui avait débuté les années précédentes entre chercheurs japonais et occidentaux concernant la nature ethnique ou « raciale » des premiers habitants de l’archipel japonais. Mais cette société savante, instituée dans les murs de l’université impériale de Tōkyō (fondée en 1877), poursuivait surtout un questionnement ethnographique ancien, remontant à la fin du 18e siècle, à l’encontre des populations non-japonaises de la périphérie de l’archipel : notamment les Aïnous de l’île d’Ezo (Hokkaidō) où des comptoirs coloniaux avaient été établis dès le début du 17e siècle. La première « anthropologie » scientifique japonaise s’inscrivait ainsi, à la fin du 19e siècle, à la fois dans un dialogue universitaire déjà mondialisé ainsi que dans un effort d’institutionnalisation de discours administratifs anciens. Comme dans d’autres régions du monde, la discipline évolua au contact des populations colonisées – après 1895 à Taiwan, après 1905 en Corée, après 1914 en Micronésie – qui devinrent ses objets privilégiés comme autant de marqueurs d’altérité. Mais certains de ses acteurs tel TORII Ryūzō se tournèrent ensuite, durant l’entre-deux-guerres, vers les régions comparativement moins développées de la métropole, en quête cette fois-ci de « terroirs » jugés être des marqueurs de l’identité nationale. Dans cette présentation, on se propose de dresser un tableau des projets de cette anthropologie, projets qui apparurent dans une certaine évolution sémantique et dans ses terrains et « populations-objets ».